juillet 2006


PulseJour heureux, jour malheureux. Un DVD sort sur le marché mardi le 12 au Canada. On annonce ce même jour la disparition de Barrett.

Le DVD est magnifique, remis au goût du jour grâce aux technologies numériques les plus récentes. N’ayant jamais eu le bonheur d’assister à un spectacle de ce groupe – je suis comme un peu passé à côté dans cette réclusion de ma jeunesse – quel privilège on m’offre en me donnant un accès virtuel à cet extraordinaire dispositif scénique ! Quel concert envoutant, puis-je constater aujourd’hui.

Tristement, même jour, au Téléjournal, en soirée, on apprend le décès de Keith Barrett – Sid. Une page épitaphe, en date du 12, figure au  blogue de David Gilmour. D’innombrables commentaires s’y ajoutent d’heure en heure. Un fleuve de bons mots et de bons souvenirs inspirants…

La veille, le 11, dans le blogue de Gilmour toujours, l’annonce de la sortie de Pulse ne préfigurait tellement pas ce tragique événement du lendemain.

Depuis deux jours, ce DVD fait l’ambiance des lieux, découvrir, réfléchir, méditer, et quoi d’autre encore…

L’exploration de l’oeuvre de Pink Floyd conduit dans maintes dimensions. Par ses explorations inusitées au niveau musical, vocal, lyrique, scénique ou cinématographique, la production de ce groupe est tout à fait phénoménale. Elle peut nous rejoindre dans de multiples dimensions affectives et émotionnelles.

Est-il possible de rester indifférents à ce discours parfois polémique, à cette critique sociale émanant particulièrement de certains volets d’une mosaïque impressionnante de styles musicaux ?

Le passage du vingtième au vingt-et-unième siècle aura sans nul doute été marqué par Pink Floyd… Malgré tout ce qui peut être dit à ce propos, avouons plutôt que pour chacun et chacune de nous s’y attachent, à un moment ou à un autre de notre vie, des souvenirs nous remuant sans doute.

Si tel souvenir est absent de votre esprit, il se peut qu’une partie de l’Histoire du monde moderne vous échappe ! Sinon, ressassez silencieusement ces quelques moments de bonheur qui émergent de votre mémoire, en ce moment.

Dans le silence de vos souvenirs, cette réminescence sera comme un hommage. Simplement.

Machine UniversMalgré un regard des plus attentifs, on demeure parfois perplexe devant les savantes interrogations et réflexions de Pierre Lévy. Ses références sont multiples, la bibliographie est touffue et le texte est vraiment dense, structuré, avec une patience de démonstration extraordinaire pour tenter de rendre judicieusement tous les aspects techniques et sociaux de la révoution numérique, en quelque sorte.

Après un exposé convaincant sur les limites de la simulation, il est difficile de lâcher prise. Quand le sujet est si intéressant et passionnant, on aime bien passer aussi au chapitre suivant !

Le chapitre 6 – Le processus et la vie – nous introduit à un concept tout à fait inédit, il me semble : la métaphysique computationnelle. Ce concept est des plus pertinents, puisqu’il s’inscrit bien dans notre démarche. De nouveaux faits nous y sont exposés afin de comprende comment le calcul nous place devant un dilemne. Comme notre effort de compréhension se divise en deux phénomènes culturels : la cosmologie computationnelle (simulations informatiques de phénomènes cosmologiques) et la cosmologie quantique (l’Univers qui calcule), ce concept remet en perspective les limites du calcul une fois de plus, mais cette fois-ci sous un angle philosphique, plus particulièrement au niveau du déterminisme.

Cette nouvelle notion devrait nous permettre de mieux appréhender le paradigme que Seith Lloyd nous présente dans Programming The Universe, où nous devrons tenter de comprendre pourquoi l’Univers peut être perçu comme un immense machine à calculer, un ordinateur.

Lévy, pour sa part, souligne que lorsqu’on prétend que les systèmes physiques traitent de l’information, i.e. calculent, on adopte d’emblée une métaphysique implicite, une certaine représentation de ce que les choses sont.

Pour ma part, j’aurais tendance à comparer cette problématique à l’anthropomorphisme patent, lorsque nous projetons sur l’Univers en général et sur le reste du monde vivant en particulier des propriétés qui en fait ne sont propres qu’aux humains. Le meilleur exemple de projection anthropomorphique est certainement de prêter une figure humaine ou des qualités suprahumaines à un être suprême qui présiderait aux destinées de l’Univers; les trois grands courants religieux présents dans notre civilisation contemporaine nous en avertissent quotidiennement.

En contrepartie, pour résumer, nous voudrions donc prêter à l’Univers des qualités computationnelles propres au machines, projetant ainsi sur ses phénomènes naturels un fonctionnement similaire aux systèmes symboliques et mécaniques issus de l’inventivité humaine.

Ce chapitre est donc crucial dans la mesure où Lévy y démontre, infiniment mieux que je ne pourrais le faire ou le résumer, que cette manière de projeter la capacité de calculer à l’Univers peut nous conduire à une espèce d’impasse épistémologique en quelque sorte. Il nous oblige notamment à établir une distinction entre le déterminisme et la prédictibilité. Dans le premier cas, l’état d’un système à tout moment est déterminé, dans le second, il est possible d’établir avec certitude son évolution. Rappelons qu’un des concepts de base du calcul et de l’algorithme est la reproduction d’un résultat constant, l’introduction d’une donnée initiale dans un algorithme va toujours produire le même résultat, à chaque fois qu’on redémarre le calcul.

Pour en arriver à démontrer cette différence, il émet donc l’hypothèse que si deux univers parallèles et semblables se mettaient à évoluer différemment, c’est que les mêmes produiraient alors des effets différents; donc il n’y aurait pas de déterminisme absolu. Mais si au contraire nous vivions dans un univers totalement déterministe, nous ne pourrions prévoir plus ce qui arrive d’ailleurs, car il faudrait un connaissance infinie d’un ensemble infini de variables inaccessibles humainement. Donc, dans les faits, il nous est impossible de choisir avec certitude et de démontrer scientifiquement ni l’un ni l’autre. Selon lui, ni le déterminisme ni l’indéterminisme ne sont des propositions scientifiques.

Ce détour étant fait, il conclut alors que si l’on prétend qu’un système physique traite de l’information, un processus dont le siège est un calcul, on se range, qu’on le veuille ou non, sous la bannière métaphysique du déterminisme, car la machine à calcul – la machine de Turing – est déterministe par construction.

Ce chapitre pourrait donc nous servir d’avertissement et de préambule avant de sauter à pieds joints vers un modèle cosmologique tel que nous propose Seth Llloyd. Il y a immédiatement une barrière métaphysique, sinon épistémologique qui s’élève. Pour qui voudrait connaître tous les tenants et aboutissants de ce raisonnement, c’est une invitation à relire Lévy.

Rappelons qu’au moment de rédiger ce brillant essai, il ne voyait le modèle de la cosmologie quantique émerger de manière aussi évidente que ce paradigme proposé par Llloyd, 20 ans plus tard. En début de chapitre, rappelant que Stephen Wolfram, vu maintenant comme une autorité dans la nouvelle physique, affirmait qu’on «considère désormais les systèmes physiques comme des systèmes informatique traitant de l’information à la manière des ordinateurs», Lévy ne manque pas de souligner la marginalité de ce point de vue, tout en laissant entendre que la convergence numérique, pour utiliser un expression actualisée, pourrait favoriser l’émergence d’un tel point de vue. Et aujourd’hui, me voilà fasciné par ce nouveau paradigme !

Bienvenue à la Machine !

Dans cet agréable marathon estival de lecture, il est tout de même agréable de considérer qu’on peut se promener avec un petit bouquin audacieux dans son sac à dos, pour nous laisser bousculer intellectuellement. Et un autre plaisir, c’est de songer à mon attrait initial pour Programming the Universe de Seth Lloyd. Je me laisse souvent porter par mes intuitions, mes impressions, sans restriction formelle qui me serait imposée par un cadre académique, par exemple. La simple lecture d’un article en prenant mon café le matin et en lisant le New-York Times sur le Web, voilà ce qui me suffit. Ce grand quotidien est maintenant la page d’accueil de mon navigateur Web; ses grands titres de la section science sont toujours inspirants. En début d’avril, ce qui n’est pas loin en arrière, je fus donc séduit, une fois de plus faut-il l’avouer, par cette recension de la section Book Reviews. Mon attention fut d’abord attirée par le titre de l’article, Welcome to The Machine, évoquant pour moi cette enivrante oeuvre musicale de Pink Floyd. L’illustration accrocheuse de Boris Kulikov a aussi contribué à accrocher mon regard.

Mais je ne croyais pas à ce moment qu’autant d’efforts seraient nécessaires pour le comprendre, et encore moins devoir suivre un chemin alternatif avant de l’aborder sérieusement. L’ouvrage de Lévy tombe à pic; un autre ouvrage préparatoire me demandera sans doute une dose supplémentaire de patience : Decoding the Universe de Charles Seife. On ne peut pas aborder ces thèmes à la légère, semble-t-il, vaut mieux en être averti !

Voilà, dans ce sens, je suis passé à table, vous avouant candidement comment je me laisse séduire; je suis passé sous la table aussi en cette magnifique fin d’après-midi d’été, parce que je n’avais pas glissé de sandwich dans mon sac à dos. Je m’aperçois également que je dois faire table rase de bien des idées préconçues me traversant trop souvent l’esprit, notamment que ce genre d’ouvrage se lira dans un clin d’oeil ou sera facile à comprendre ! Le chemin à parcourir pour tenter de comprendre les enjeux véritables soulevés par ces essais, traitant de questions complexes qui ne cessent de me séduire pourtant, est toujours plus ardu que je l’estime initialement. Ma bibliothèque se remplit probablement plus vite que mon esprit, mais cet enthousiasme pour la curiosité ne semble pas diminuer au cours des années.

Enfin, cette question, calculons-nous mieux que l’Univers, reste toujours aussi présente dans mon horizon. Pendant que je tente de dénouer les nombreux fils de cet écheveau, l’ouvrage de Lévy ne cesse de me fasciner. Parfois, je voudrais immédiatement sauter à sa conclusion, le titre du dernier chapitre annonçant clairement la couleur : La mutation anthropologique. Il faut donc présager que ce chapitre est susceptible de me plaire, étant donné cette sensibilité tout à fait particulière à une discipline qui nous aide à démonter et à déconstruire nos perceptions.

Pour le moment, mon point de vue serait que l’Univers ne calcule pas, dans le sens où nous l’entendons, et que nous seuls calculons. Il reste donc à Charles Seiff et à Seth Llloyd de me convaincre du contraire ! Alors, nous pourrons peut-être enfin répondre à cette fameuse question, avec nuance espérons !

Lac des Castors

Me retrouvant dans un endroit enchanteur, dans ce sous-bois ceinturant partiellement le Lac des Castors sur le Mont-Royal, c’est encore un plaisir de pouvoir tirer de mon sac à dos ce petit opuscule de Pierre Lévy, La machine univers. Sa belle illustration de couverture, Géométrie fractale, de Gregory Sams me procure ce sentiment d’examiner enfin des questions fondamentales sur les simulations informatiques, en explorant pour le moment les conséquences de l’invention du calcul. Il est certes intéressant de nous interroger sur notre capacité de calcul en comparaison de celle de l’Univers, mais il ne faut pas traiter le sujet banalement, en oubliant que nous sommes pour le moment les inventeurs de ce que nous appelons le calcul. Concept, données de départ, opérations de base, traitement des symboles, résultats… que ce soit par nous, par l’ordinateur ou à la limite par l’Univers, il faut vraiment s’interroger s’il est approprié de croire, fut-ce un instant, que l’Univers est calculateur…

En début de rédaction de la série Calculons-nous mieux que l’Univers, je ne connaissais pas cet ouvrage. Je suis bien privilégié, une fois de plus, de pouvoir en bénéficier, considérant cette question que nous nous posons maintenant. En tête du chapitre 5 – le paradigme informatique – un propos s’inscrivant de manière parfaite dans l’ensemble des idées qu’il nous faudrait soutenir pour répondre à cette question est apparu. J’ai pratiquement applaudi après l’avoir souligné !

En observant deux oiseaux venant se poser côte à côte sur la surface calme du lac, j’eus soudain cette impression que la combinaison de mes interrogations à celles de Lévy était tout à fait exceptionnelle. C’est comme si mes questions étaient ce premier oiseau arrivé dans la marre, et que le second représente celles de Lévy, juste à côté. Les réponses se trouveraient pour ainsi dire dans ce nouvel ensemble du motif d’interférences créé par l’intersection des crêtes et des creux des vaguelettes. Chacune d’elles pourraient représenter les arguments et les contre arguments. Une telle combinaison de points de vue, en partageant le même espace de pensée, est tout à fait fertile ! Alors, comment ce chapitre de Lévy est-il en intersection avec les idées développées dans la série de billet ? Jugeons-en.

Sur le versant ontologique, les systèmes physiques, vivants, psychiques, sont-il des machines à traiter de l’information ? Sur le versant méthodologique, y a-t-il une seule rationalité scientifique, codifiable et applicable en droit à tous les objets ? Enfin, et surtout, le but de l’activité scientifique est-il de prévoir et de calculer toujours mieux ou de rendre intelligible et d’éclairer le monde qui nous entoure ?

On comprendra ici que Lévy vise en plein dans le mille avec sa troisième question. On comprendra également pourquoi une lecture attentive de ce chapitre permettra de répondre beaucoup mieux à cette question que nous avions formulé intuitivement en début de rédaction de cette série de billets ! On ne peut qu’être attentif à cet auteur qui nous aidera en quelque sorte à effectuer un véritable déverrouillage épistémologique, relativement à notre propension à simuler mathématiquement et visuellement les phénomènes cosmologiques. On s’aperçoit également que l’avènement des simulations informatiques devient le nouveau livre d’images, le grimoire de cette grande fable, de ce grand roman cosmologique; un bon en avant, puisqu’on dispose désormais d’une version illustrée, qui s’inscrit dans cet Ordre du spectacle, comme nous le disions auparavant.

Pour répondre à ces trois questions, Lévy soulève des faits intéressants relativement à la nature des simulations. Selon lui, même si les simulations amènent la cosmologie dans le champ des sciences expérimentales, il souligne que ce ne sont pas de véritables expériences, au sens propre, car elles ne portent pas sur les phénomènes, mais sur des modèles de ceux-ci. Pour comprendre, pensez qu’il est facile de mélanger le contenu de deux éprouvettes en laboratoire et d’obtenir le résultat de cette fusion de matériaux, mais comment pourriez-vous prendre deux galaxies de 100 milliards d”étoiles et les mélanger, dans une collision, pour voir le résultat réel ? Et même si on voulait s’en tenir uniquement à une simulation en adéquation avec le réel, comment s’y prendre pour entrer uniquement la masse et la vélocité de chacune des 200 milliards d’étoiles pour que la simulation soit le plus près possible du phénomène réel ? Nous ne disposons même pas de ces informations, en plus…

Il faut aussi noter au passage que la simulation est un artifice, qui vise aussi le contrôle et la purification d’un phénomène. Les animations supposent des transitions uniformes entre différents états. Mais est-ce réaliste, peut-on assumer que ces transitions s’effectuent toutes de manière continue, sans à coups, sans variables supplémentaires qui pourraient changer le cours des événements ? On pourrait disposer d’une puissance de calcul tout à fait phénoménale, mais on ne peut surseoir à ces limites, irréversiblement. Bien sûr, on peu au moins se réjouir du fait que sans les ordinateurs des masses énormes de données seraient restées muettes. Mais les limites sont nombreuses et Lévy le démontre avec force de détails.

Lévy évoque aussi que les simulations sont aussi sensibles au nombre fini de décimales que peuvent manipuler les systèmes informatiques, et qu’il n’est pas possible d’entrer toutes les variables susceptibles de perturber tout système réel. Enfin, toutes les décisions sur les variables sont prises au moment initial, tandis que dans un système réel, des variables s’ajoutent au fur et à mesure du déroulement des événements. Songez un seul instant aux simulations météorologiques, au lieu de simulations cosmologiques, et vous comprendrez que ces limites y sont aussi présentes.

La lecture ce chapitre pourrait donc nous inciter à croire que nous calculons moins bien que l’Univers, mais la question corollaire demeure : L’Univers calcule-t-il ?

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Comme cette jolie fougère est séduisante, en émergeant innocemment d’une stratification calcaire à flanc de coteau, sur le versant nord-est du Mont-Royal. Une espèce de défi végétal, un pied de nez au monde minéral. L’an passé à pareille date j’avais été également séduit, en premier par le titre d’un ouvrage qui semblait émerger du lot; en second – on se laisse tous piéger par les textes de couverture arrière - par un encensement indû des auteurs. L’éditeur ne manquait pas de souligner que pour la première fois, ils esquissent même, à partir des découvertes les plus récentes, et en se fondant sur une recherche originale, plusieurs hypothèses promises à un grand retentissement ; l’Univers d’avant le Big Bang était-il – déjà ? – un réseau complexe d’informations ? Et n’y aurait-il pas, à l’origine de cet univers, un «code cosmologique», comme il existe pour le vivant, un code génétique ?

L’attrait pour les codes est incontestablement un phénomène culturel ambiant. Toute tentative de déchiffrement est presque un gage de succès d’édition. L’engouement pour Le Code Da Vinci n’était pas encore à son paroxysme l’an passé, mais ayant fréquenté un libraire à Québec, mystifié par le décodage de la Bible et de la Tora, les réminiscences des discussions insensées entendues autour du comptoir me font souvent sourire. Si vous avez vu en librairie ce best seller The Bible Code I & II, de Michael Drosnin, vous avez sans doute également esquissé un certain sourire; Dieu sait [...] comment ce genre d’ouvrage se fonde sur l’imprécision et l’approximation. À la limite, on peut trouver des codes dans tout, quand on le veut bien. Les mathématiques ont un étrange pouvoir d’attraction, surtout lorsqu’on tente de s’improviser.

Même si je freine devant ce type d’ouvrage, je me laissai séduire malgré tout par l’évocation de l’existence d’un code cosmologique, dois-je considérer maintenant ! Le 6 juin 2006, j’achetai donc Avant le Big Bang, de Igor et Grichka Bogdanov. Les lecteurs connaissant la polémique autour de cet essai controversé verront immédiatement dans quel piège je suis tombé ! Cet ouvrage aux prétentions scientifiques, publié chez un éditeur de renom, proposait semble-t-il une explication cohérente du début de l’Univers.

Naïvement, sinon candidement, je me suis donc laissé bercer momentanément par l’air du temps. D’autant plus que cette promesse de traverser l’infranchissable mur de Planck, aussi facilement que cette fougère pousse à travers les anfractuosités de la paroi rocheuse, était des plus attrayantes ! Enfin, on pouvait répondre de manière novatrice à cette énigme tout à fait particulière, lorsque nous nous demandons ce qui pouvait bien se passer avant le Big-Bang.

Qu’on puisse se laisser séduire non seulement par un texte de jaquette, mais aussi par le titre d’un ouvrage, nous rappelle constamment que la littérature dite scientifique nous tend parfois de beaux pièges. Tant qu’on sait en tirer leçon, on peut quand même en sortir grandi. Pourrait-on prétendre, juste pour nous amuser, qu’un lecteur averti en vaille deux ?

Pour ajouter à l’anecdote, le lendemain de cet achat, le poste que j’occupais depuis près de 14 ans dans une entreprise de services informatiques était supprimé. Je pouvais donc avoir du temps pour m’intéresser intensément au début d’un monde, alors que c’était la fin d’un autre ! Alors voilà, pour me guérir d’un potentiel traumatisme suivant cette annonce, je me lance à corps perdu dans la lecture de cet ouvrage. J’étais presque convaincu de trouver une théorie cosmologique permettant de franchir définitivement ce fameux mur de Planck. Ce moment ultime, où la matière aurait été comprimée dans son état le plus dense et dans une unité de grandeur infime, impossible à mesurer expérimentalement, 10-33 cm; ce ne serait plus un mystère. Enfin je serais libéré d’une angoisse cosmologique m’habitant depuis quelques mois !

Étrangement, cette parenthèse bodganovienne est survenue après avoir lu un ouvrage d’une qualité scientifique indiscutable : Bing Bang de Simon Singh pendant l’hiver 2005. Depuis, je comprends beaucoup mieux les différentes facettes de la théorie du Big Bang, me surprenant même à pouvoir enfin exposer à mes amis le problème de l’horizon cosmologique ou la découverte fondamentale de Penzias et Wilson sur le rayonnement fossile de l’Univers, ce fameux bruit parasite qui dérangeait les chercheurs des laboratoires Bell. J’en parle d’ailleurs dans le billet N’ajustez pas votre appareil.

Immédiatement après ce livre, j’entreprend aussi la lecture de L’Univers élégant de Brian Greene. Je començe aussi à cerner les implications sous-jacentes imposées par la constante de Planck. Je me bute momentanément sur la géométrie non euclidienne et riemannienne; je tente aussi de franchir mon propre mur cette fois, non sans peine.

Ces deux ouvrages me demandent un effort intellectuel tout particulier. Et juste avant de tomber dans le piège, en mai 2005, je me suis également procuré un ouvrage vraiment ambitieux, une brique cartonnée de 1 000 pages de Roger Penrose, The Road to Reality, afin de pouvoir reprendre un peu du poil de la bête en mathématiques et potentiellement finir par comprendre enfin la géométrie riemannienne. Le programme de Penrose est d’ailleurs ambitieux; il nous conduit des racines fondamentales de la science aux confins des théories mathématiques les plus troublantes. Je suis fermement convaincu que je vais réussir à passer à travers ses 34 chapitres touffus dans un avenir rapproché et vous pouvez imaginez que j’en ferai état.

Paradoxalement, après avoir consacré tant d’efforts pour comprendre le Big Bang et la théorie des cordes, lorsque j’atterris dans l’ouvrage des frères Bogdanov, tout semblait soudainement clair, limpide, presque facile, comme si soudain tout se déverrouillait ! Était-ce un premier signe que quelque chose ne tournait pas rond ou justement tournait trop rond ? Est-ce à dire qu’en lisant un ouvrage qui semble trop facile, il faudrait alors recourir immédiatement au fanal de la suspicion et du scepticisme ? Mon étonnement, momentané faut-il le dire, s’exprime alors dans un court texte écrit d’un seul jet, en m’inspirant de cette lecture.

Retour au 11 juin 2006

Le temps, c’est ce qui empêche tous les événements de l’Univers
de se produire en une seule fois

JOHN WHEELER

Me voilà vraiment dépaysé, sinon stupéfait, de cette plongée incroyable vers le moment zéro de l’Univers, qui nous est offert par Igor et Grichka Bogdanov. Leur prose scientifique nous fait franchir, de leur imagination fertile, le mur de Planck, pour nous ramener pas à pas au moment zéro et à la distance zéro; figure de prose poétique qui nous livre un jeu d’impressions et d’hypothèses de représentations préfigurant habilement la réalité initiale de l’Univers, de manière métaphorique. Nous voilà devant cette notion que toute l’information de l’Univers est présente à ce moment, qu’elle serait alors contenue dans l’infime de manière similaire à une graine d’arbre qui en contient tout son plan, ou encore comme une brindille d’ADN qui contiendrait la virtualité de l’organisme qui pourra se déployer à partir de toutes les informations contenues dans le code génétique. Nous voilà aussi devant un phénomène comparable à cette fameuse métaphore du filet d’Indra (note 1), où tout se reflète en tout, en quelque sorte.

Je m’arrêtai simplement là, après avoir profité de mes premiers jours de liberté totale, après quatorze ans de travail. J’essaie aujourd’hui de me souvenir comment j’avais pu ensuite localiser ce billet tout à fait éclairant, traitant des incohérences de ce fameux ouvrage devant lequel je m’étais réjoui trop facilement. Après le Big Crunch, dans le blogue Épiphysique, me jeta une douche froide, de plein fouet. Mais pas seulement ce billet, toute la série au complet. Imaginez que l’éditeur doit être dans ses petits souliers devant un tel débat qui fait rage; son résumé y fait prudemment allusion, d’ailleurs.

Disposant de plus de temps libre désormais, fort heureusement cet incident m’inspira. Ce fut l’élan initial de création de mon premier blogue, ce défunt univers zéro un sur MSN Spaces, dont j’ai conservé uniquement le meilleur sur WordPress. Tous les billets datés avant le 1er mai 2006 sont d’ailleurs le résidu du premier blogue.

Comme je suis maintenant en congé – pas en arrêt de travail, cette fois-ci – je reviens sur le sujet à la lumière des billets du blogue univers zéro un. Donc, ici, dans le laboratoire se concocte petit à petit le prochain billet de la série Calculons-nous mieux que l’Univers. Rappelons que ce LABO est le lieu d’expérimentation; bonne place pour cette anecdote sur les frères Bogdanov, mais aussi pour rendre compte du chantier de lecture sur la cosmologie quantique. Pour le moment, je suis concentré sur La machine univers, livre dont je vous parlais il y a quelques jours. Voilà un peu où j’en suis…

Je ne peux m’empêcher, après avoir transcrit ce bref «étonnement» de l’an passé, de partager au moins un passage savoureux de cet ouvrage. Il avait particulièrement attiré mon attention de son ton séduisant, sinon esthétique. Comme c’était réjouissant alors de voir deux nouveaux «astrophysiciens» clouer élégamment le bec à tous ces théoriciens pour ainsi dire entrés en collision avec ce mur !

À présent que nous avons «en face de nous» la magnifique boule des nombres, nous pouvons nous poser une nouvelle fois cette question : pourquoi le point représentant la singularité (note 2) «passe-t-il» de zéro à l’échelle de Planck ? Pourquoi «grandit-il» ? La réponse se cache dans la boule des nombres. C’est elle qui, en passant de la taille de zéro à une taille non nulle, nous montre comment voir la toute première expansion de l’ancêtre lointain de notre univers, le Big Bang froid bien avant le Big Bang chaud.

En effet, en raison de leur étrange nature «dynamique», les nombres bougent. Le zéro ne reste pas «sur place» mais engendre tout ce qui peut être compté, jusqu’à l’infini. Mais ce phénomène va plus loin qu’une simple propriété mathématique. Car cette «dynamique des nombres» a une fascinante traduction sur le plan géométrique : elle peut être vue comme un «gonflement» de la boule des nombres (p. 299).

Voilà, c’était si simple, semblait-il; remarquez particulièrement ces expressions en gras. Vous êtes maintenant dans le coup. Vous savez maintenant pourquoi un naïf chercheur sans papiers avait si candidement réagi à un tel texte alors, et même imaginé qu’un espace personnel pouvait désormais se nommer univers zéro un 101. Pourquoi se casser la tête au moment où on pense alors avoir résolu une grande énigme ? L’univers, c’était le passage du zéro au un. Point à la ligne !

Aujourd’hui, je ne peux que sourire en n’oubliant pas que le zéro et le un, ce fameux 0 et ce fameux 1, ne sont que des nombres, des symboles. Comment deux symboles, habitant dans l’univers de nos consciences, pourraient-il soudainement s’emparer de l’espace et du temps, se  matérialiser, devenir l’unique substance composant notre univers ? Facile de perdre la boule, n’est pas, surtout quand c’est la magnifique boule des nombre des Bodganov…

Rembobiner vers un hypothétique moment zéro
Jeudi, le 29 juin 2006

Un an après ce premier choc émotif et cosmologique, je considère que la cosmologie n’est pas seulement une démarche scientifique qui devrait nous conduire, à travers de multiples théories en compétition, vers un moment ultime, derrière nous, où le rien se serait transformé en tout, le néant en infini ou le zéro en un… Il n’y a peut-être jamais eu un tel moment où le rien, le néant ou le zéro régnèrent en maître d’un Univers à venir. Toutes nos tentatives de rembobinage vers un temps zéro ne sont en fait qu’une série de fables scientifiques s’inscrivant dans l’air du temps. Elles n’ont pas fini de changer, et il n’y aura probablement jamais une histoire définitive de l’Univers. Si vous vous attendez à cela de votre vivant, vous risquez une forte déception.

Pensons ici aux Fables de Lafontaine, se terminant par une morale; ou encore évoquons cet étrange état mental, lorsqu’on accuse injustement quelqu’un de fabuler. Pourtant, on pourrait aussi conserver le mot fabuleux comme Le fabuleux destin d’Amélie Poulin. J’aime. Je n’aime pas. Mais c’est le fabuleux destin de l’Univers qui nous intrigue, n’est-ce pas ?

Et s’il fallait alors rédiger une telle fable, à partir de ce qu’on nous a appris. Le fabuleux destin de l’Univers. Un très grand livre, avec beaucoup de pages. En fait, toutes les pages écrites jusqu’à aujourd’hui par les astronomes, cosmologistes ou astrophysiciens. Un grand livre en train de s’écrire en ce moment. Quel grain de sel ou quel grain de sable pourrais-je ajouter à ce récit, que puis-je dire qui n’a pas été dit ? Bien difficile d’imaginer – tant que cela n’est pas écrit.

Ce billet est un premier exercice, un premier jet. Deux séries de billets, en parallèle, nous mèneront aussi, dans quelques un de leurs détours, vers la Singularité technologique, ce point de rencontre entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle.

À la limite – soyons ici audacieux – après avoir dépassé cette Singularité technologique, comme on le constate dans les billets de la série Anthropologue recherche cybernéticien, on pourrait imaginer, dans un monde futur, que ce ne serait même plus nous qui écririons le grand roman cosmogonique. L’intelligence artificielle collective pourrait éventuellement avoir son mot à dire, laissez aller votre imagination un instant. Pour le moment, nous en sommes aux simulations informatiques, à la cosmologie computationnelle, mais dans un futur éloigné, même les ordinateurs pourraient commencer à se poser les mêmes questions que nous, probablement beaucoup mieux. Si la cosmologie est la plus grande question animant le coeur des Humains, ne pourrait-elle pas devenir aussi la plus grande pour des entités intelligentes ? À vos plumes, rédacteurs de S.F. !

Pourtant, en attendant, il faut continuer de réfléchir à un fait – calculons-nous mieux que l’Univers ?

Notes

  1. « On dit que dans le paradis d’Indra, il y a un treillis de perles, disposé de telle manière que si vous en regardez une vous y voyez le reflet de toutes les autres. De même que chaque objet du monde n’est pas seulement lui-même mais comprend tous les autres et est véritablement tout le reste. Dans chaque particule de poussière sont présent d’innombrables bouddhas. » Frijof Capra, Le Tao de la physique, p. 301. Citant G. F. Chew, M. Gell-Mann et H. Rosenfeld, Strongly Interacting Particles, Scientific American, vol. 201, février 1974, p. 93.
  2. Il ne faut pas confondre ici la singularité technologique, dont il est question dans la série de billets sur la cybernétique, et la singularité gravitationnelle dont nous entretiennent les frères Bogdanov, ce phénomène particulier qui décrit l’effondrement d’un trou noir et sa masse résiduelle immense dans un espace infime, pour ainsi dire impossible à observer expérimentalement.