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Comme cette jolie fougère est séduisante, en émergeant innocemment d’une stratification calcaire à flanc de coteau, sur le versant nord-est du Mont-Royal. Une espèce de défi végétal, un pied de nez au monde minéral. L’an passé à pareille date j’avais été également séduit, en premier par le titre d’un ouvrage qui semblait émerger du lot; en second – on se laisse tous piéger par les textes de couverture arrière - par un encensement indû des auteurs. L’éditeur ne manquait pas de souligner que pour la première fois, ils esquissent même, à partir des découvertes les plus récentes, et en se fondant sur une recherche originale, plusieurs hypothèses promises à un grand retentissement ; l’Univers d’avant le Big Bang était-il – déjà ? – un réseau complexe d’informations ? Et n’y aurait-il pas, à l’origine de cet univers, un «code cosmologique», comme il existe pour le vivant, un code génétique ?

L’attrait pour les codes est incontestablement un phénomène culturel ambiant. Toute tentative de déchiffrement est presque un gage de succès d’édition. L’engouement pour Le Code Da Vinci n’était pas encore à son paroxysme l’an passé, mais ayant fréquenté un libraire à Québec, mystifié par le décodage de la Bible et de la Tora, les réminiscences des discussions insensées entendues autour du comptoir me font souvent sourire. Si vous avez vu en librairie ce best seller The Bible Code I & II, de Michael Drosnin, vous avez sans doute également esquissé un certain sourire; Dieu sait [...] comment ce genre d’ouvrage se fonde sur l’imprécision et l’approximation. À la limite, on peut trouver des codes dans tout, quand on le veut bien. Les mathématiques ont un étrange pouvoir d’attraction, surtout lorsqu’on tente de s’improviser.

Même si je freine devant ce type d’ouvrage, je me laissai séduire malgré tout par l’évocation de l’existence d’un code cosmologique, dois-je considérer maintenant ! Le 6 juin 2006, j’achetai donc Avant le Big Bang, de Igor et Grichka Bogdanov. Les lecteurs connaissant la polémique autour de cet essai controversé verront immédiatement dans quel piège je suis tombé ! Cet ouvrage aux prétentions scientifiques, publié chez un éditeur de renom, proposait semble-t-il une explication cohérente du début de l’Univers.

Naïvement, sinon candidement, je me suis donc laissé bercer momentanément par l’air du temps. D’autant plus que cette promesse de traverser l’infranchissable mur de Planck, aussi facilement que cette fougère pousse à travers les anfractuosités de la paroi rocheuse, était des plus attrayantes ! Enfin, on pouvait répondre de manière novatrice à cette énigme tout à fait particulière, lorsque nous nous demandons ce qui pouvait bien se passer avant le Big-Bang.

Qu’on puisse se laisser séduire non seulement par un texte de jaquette, mais aussi par le titre d’un ouvrage, nous rappelle constamment que la littérature dite scientifique nous tend parfois de beaux pièges. Tant qu’on sait en tirer leçon, on peut quand même en sortir grandi. Pourrait-on prétendre, juste pour nous amuser, qu’un lecteur averti en vaille deux ?

Pour ajouter à l’anecdote, le lendemain de cet achat, le poste que j’occupais depuis près de 14 ans dans une entreprise de services informatiques était supprimé. Je pouvais donc avoir du temps pour m’intéresser intensément au début d’un monde, alors que c’était la fin d’un autre ! Alors voilà, pour me guérir d’un potentiel traumatisme suivant cette annonce, je me lance à corps perdu dans la lecture de cet ouvrage. J’étais presque convaincu de trouver une théorie cosmologique permettant de franchir définitivement ce fameux mur de Planck. Ce moment ultime, où la matière aurait été comprimée dans son état le plus dense et dans une unité de grandeur infime, impossible à mesurer expérimentalement, 10-33 cm; ce ne serait plus un mystère. Enfin je serais libéré d’une angoisse cosmologique m’habitant depuis quelques mois !

Étrangement, cette parenthèse bodganovienne est survenue après avoir lu un ouvrage d’une qualité scientifique indiscutable : Bing Bang de Simon Singh pendant l’hiver 2005. Depuis, je comprends beaucoup mieux les différentes facettes de la théorie du Big Bang, me surprenant même à pouvoir enfin exposer à mes amis le problème de l’horizon cosmologique ou la découverte fondamentale de Penzias et Wilson sur le rayonnement fossile de l’Univers, ce fameux bruit parasite qui dérangeait les chercheurs des laboratoires Bell. J’en parle d’ailleurs dans le billet N’ajustez pas votre appareil.

Immédiatement après ce livre, j’entreprend aussi la lecture de L’Univers élégant de Brian Greene. Je començe aussi à cerner les implications sous-jacentes imposées par la constante de Planck. Je me bute momentanément sur la géométrie non euclidienne et riemannienne; je tente aussi de franchir mon propre mur cette fois, non sans peine.

Ces deux ouvrages me demandent un effort intellectuel tout particulier. Et juste avant de tomber dans le piège, en mai 2005, je me suis également procuré un ouvrage vraiment ambitieux, une brique cartonnée de 1 000 pages de Roger Penrose, The Road to Reality, afin de pouvoir reprendre un peu du poil de la bête en mathématiques et potentiellement finir par comprendre enfin la géométrie riemannienne. Le programme de Penrose est d’ailleurs ambitieux; il nous conduit des racines fondamentales de la science aux confins des théories mathématiques les plus troublantes. Je suis fermement convaincu que je vais réussir à passer à travers ses 34 chapitres touffus dans un avenir rapproché et vous pouvez imaginez que j’en ferai état.

Paradoxalement, après avoir consacré tant d’efforts pour comprendre le Big Bang et la théorie des cordes, lorsque j’atterris dans l’ouvrage des frères Bogdanov, tout semblait soudainement clair, limpide, presque facile, comme si soudain tout se déverrouillait ! Était-ce un premier signe que quelque chose ne tournait pas rond ou justement tournait trop rond ? Est-ce à dire qu’en lisant un ouvrage qui semble trop facile, il faudrait alors recourir immédiatement au fanal de la suspicion et du scepticisme ? Mon étonnement, momentané faut-il le dire, s’exprime alors dans un court texte écrit d’un seul jet, en m’inspirant de cette lecture.

Retour au 11 juin 2006

Le temps, c’est ce qui empêche tous les événements de l’Univers
de se produire en une seule fois

JOHN WHEELER

Me voilà vraiment dépaysé, sinon stupéfait, de cette plongée incroyable vers le moment zéro de l’Univers, qui nous est offert par Igor et Grichka Bogdanov. Leur prose scientifique nous fait franchir, de leur imagination fertile, le mur de Planck, pour nous ramener pas à pas au moment zéro et à la distance zéro; figure de prose poétique qui nous livre un jeu d’impressions et d’hypothèses de représentations préfigurant habilement la réalité initiale de l’Univers, de manière métaphorique. Nous voilà devant cette notion que toute l’information de l’Univers est présente à ce moment, qu’elle serait alors contenue dans l’infime de manière similaire à une graine d’arbre qui en contient tout son plan, ou encore comme une brindille d’ADN qui contiendrait la virtualité de l’organisme qui pourra se déployer à partir de toutes les informations contenues dans le code génétique. Nous voilà aussi devant un phénomène comparable à cette fameuse métaphore du filet d’Indra (note 1), où tout se reflète en tout, en quelque sorte.

Je m’arrêtai simplement là, après avoir profité de mes premiers jours de liberté totale, après quatorze ans de travail. J’essaie aujourd’hui de me souvenir comment j’avais pu ensuite localiser ce billet tout à fait éclairant, traitant des incohérences de ce fameux ouvrage devant lequel je m’étais réjoui trop facilement. Après le Big Crunch, dans le blogue Épiphysique, me jeta une douche froide, de plein fouet. Mais pas seulement ce billet, toute la série au complet. Imaginez que l’éditeur doit être dans ses petits souliers devant un tel débat qui fait rage; son résumé y fait prudemment allusion, d’ailleurs.

Disposant de plus de temps libre désormais, fort heureusement cet incident m’inspira. Ce fut l’élan initial de création de mon premier blogue, ce défunt univers zéro un sur MSN Spaces, dont j’ai conservé uniquement le meilleur sur WordPress. Tous les billets datés avant le 1er mai 2006 sont d’ailleurs le résidu du premier blogue.

Comme je suis maintenant en congé – pas en arrêt de travail, cette fois-ci – je reviens sur le sujet à la lumière des billets du blogue univers zéro un. Donc, ici, dans le laboratoire se concocte petit à petit le prochain billet de la série Calculons-nous mieux que l’Univers. Rappelons que ce LABO est le lieu d’expérimentation; bonne place pour cette anecdote sur les frères Bogdanov, mais aussi pour rendre compte du chantier de lecture sur la cosmologie quantique. Pour le moment, je suis concentré sur La machine univers, livre dont je vous parlais il y a quelques jours. Voilà un peu où j’en suis…

Je ne peux m’empêcher, après avoir transcrit ce bref «étonnement» de l’an passé, de partager au moins un passage savoureux de cet ouvrage. Il avait particulièrement attiré mon attention de son ton séduisant, sinon esthétique. Comme c’était réjouissant alors de voir deux nouveaux «astrophysiciens» clouer élégamment le bec à tous ces théoriciens pour ainsi dire entrés en collision avec ce mur !

À présent que nous avons «en face de nous» la magnifique boule des nombres, nous pouvons nous poser une nouvelle fois cette question : pourquoi le point représentant la singularité (note 2) «passe-t-il» de zéro à l’échelle de Planck ? Pourquoi «grandit-il» ? La réponse se cache dans la boule des nombres. C’est elle qui, en passant de la taille de zéro à une taille non nulle, nous montre comment voir la toute première expansion de l’ancêtre lointain de notre univers, le Big Bang froid bien avant le Big Bang chaud.

En effet, en raison de leur étrange nature «dynamique», les nombres bougent. Le zéro ne reste pas «sur place» mais engendre tout ce qui peut être compté, jusqu’à l’infini. Mais ce phénomène va plus loin qu’une simple propriété mathématique. Car cette «dynamique des nombres» a une fascinante traduction sur le plan géométrique : elle peut être vue comme un «gonflement» de la boule des nombres (p. 299).

Voilà, c’était si simple, semblait-il; remarquez particulièrement ces expressions en gras. Vous êtes maintenant dans le coup. Vous savez maintenant pourquoi un naïf chercheur sans papiers avait si candidement réagi à un tel texte alors, et même imaginé qu’un espace personnel pouvait désormais se nommer univers zéro un 101. Pourquoi se casser la tête au moment où on pense alors avoir résolu une grande énigme ? L’univers, c’était le passage du zéro au un. Point à la ligne !

Aujourd’hui, je ne peux que sourire en n’oubliant pas que le zéro et le un, ce fameux 0 et ce fameux 1, ne sont que des nombres, des symboles. Comment deux symboles, habitant dans l’univers de nos consciences, pourraient-il soudainement s’emparer de l’espace et du temps, se  matérialiser, devenir l’unique substance composant notre univers ? Facile de perdre la boule, n’est pas, surtout quand c’est la magnifique boule des nombre des Bodganov…

Rembobiner vers un hypothétique moment zéro
Jeudi, le 29 juin 2006

Un an après ce premier choc émotif et cosmologique, je considère que la cosmologie n’est pas seulement une démarche scientifique qui devrait nous conduire, à travers de multiples théories en compétition, vers un moment ultime, derrière nous, où le rien se serait transformé en tout, le néant en infini ou le zéro en un… Il n’y a peut-être jamais eu un tel moment où le rien, le néant ou le zéro régnèrent en maître d’un Univers à venir. Toutes nos tentatives de rembobinage vers un temps zéro ne sont en fait qu’une série de fables scientifiques s’inscrivant dans l’air du temps. Elles n’ont pas fini de changer, et il n’y aura probablement jamais une histoire définitive de l’Univers. Si vous vous attendez à cela de votre vivant, vous risquez une forte déception.

Pensons ici aux Fables de Lafontaine, se terminant par une morale; ou encore évoquons cet étrange état mental, lorsqu’on accuse injustement quelqu’un de fabuler. Pourtant, on pourrait aussi conserver le mot fabuleux comme Le fabuleux destin d’Amélie Poulin. J’aime. Je n’aime pas. Mais c’est le fabuleux destin de l’Univers qui nous intrigue, n’est-ce pas ?

Et s’il fallait alors rédiger une telle fable, à partir de ce qu’on nous a appris. Le fabuleux destin de l’Univers. Un très grand livre, avec beaucoup de pages. En fait, toutes les pages écrites jusqu’à aujourd’hui par les astronomes, cosmologistes ou astrophysiciens. Un grand livre en train de s’écrire en ce moment. Quel grain de sel ou quel grain de sable pourrais-je ajouter à ce récit, que puis-je dire qui n’a pas été dit ? Bien difficile d’imaginer – tant que cela n’est pas écrit.

Ce billet est un premier exercice, un premier jet. Deux séries de billets, en parallèle, nous mèneront aussi, dans quelques un de leurs détours, vers la Singularité technologique, ce point de rencontre entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle.

À la limite – soyons ici audacieux – après avoir dépassé cette Singularité technologique, comme on le constate dans les billets de la série Anthropologue recherche cybernéticien, on pourrait imaginer, dans un monde futur, que ce ne serait même plus nous qui écririons le grand roman cosmogonique. L’intelligence artificielle collective pourrait éventuellement avoir son mot à dire, laissez aller votre imagination un instant. Pour le moment, nous en sommes aux simulations informatiques, à la cosmologie computationnelle, mais dans un futur éloigné, même les ordinateurs pourraient commencer à se poser les mêmes questions que nous, probablement beaucoup mieux. Si la cosmologie est la plus grande question animant le coeur des Humains, ne pourrait-elle pas devenir aussi la plus grande pour des entités intelligentes ? À vos plumes, rédacteurs de S.F. !

Pourtant, en attendant, il faut continuer de réfléchir à un fait – calculons-nous mieux que l’Univers ?

Notes

  1. « On dit que dans le paradis d’Indra, il y a un treillis de perles, disposé de telle manière que si vous en regardez une vous y voyez le reflet de toutes les autres. De même que chaque objet du monde n’est pas seulement lui-même mais comprend tous les autres et est véritablement tout le reste. Dans chaque particule de poussière sont présent d’innombrables bouddhas. » Frijof Capra, Le Tao de la physique, p. 301. Citant G. F. Chew, M. Gell-Mann et H. Rosenfeld, Strongly Interacting Particles, Scientific American, vol. 201, février 1974, p. 93.
  2. Il ne faut pas confondre ici la singularité technologique, dont il est question dans la série de billets sur la cybernétique, et la singularité gravitationnelle dont nous entretiennent les frères Bogdanov, ce phénomène particulier qui décrit l’effondrement d’un trou noir et sa masse résiduelle immense dans un espace infime, pour ainsi dire impossible à observer expérimentalement.