Malgré un regard des plus attentifs, on demeure parfois perplexe devant les savantes interrogations et réflexions de Pierre Lévy. Ses références sont multiples, la bibliographie est touffue et le texte est vraiment dense, structuré, avec une patience de démonstration extraordinaire pour tenter de rendre judicieusement tous les aspects techniques et sociaux de la révoution numérique, en quelque sorte.
Après un exposé convaincant sur les limites de la simulation, il est difficile de lâcher prise. Quand le sujet est si intéressant et passionnant, on aime bien passer aussi au chapitre suivant !
Le chapitre 6 – Le processus et la vie – nous introduit à un concept tout à fait inédit, il me semble : la métaphysique computationnelle. Ce concept est des plus pertinents, puisqu’il s’inscrit bien dans notre démarche. De nouveaux faits nous y sont exposés afin de comprende comment le calcul nous place devant un dilemne. Comme notre effort de compréhension se divise en deux phénomènes culturels : la cosmologie computationnelle (simulations informatiques de phénomènes cosmologiques) et la cosmologie quantique (l’Univers qui calcule), ce concept remet en perspective les limites du calcul une fois de plus, mais cette fois-ci sous un angle philosphique, plus particulièrement au niveau du déterminisme.
Cette nouvelle notion devrait nous permettre de mieux appréhender le paradigme que Seith Lloyd nous présente dans Programming The Universe, où nous devrons tenter de comprendre pourquoi l’Univers peut être perçu comme un immense machine à calculer, un ordinateur.
Lévy, pour sa part, souligne que lorsqu’on prétend que les systèmes physiques traitent de l’information, i.e. calculent, on adopte d’emblée une métaphysique implicite, une certaine représentation de ce que les choses sont.
Pour ma part, j’aurais tendance à comparer cette problématique à l’anthropomorphisme patent, lorsque nous projetons sur l’Univers en général et sur le reste du monde vivant en particulier des propriétés qui en fait ne sont propres qu’aux humains. Le meilleur exemple de projection anthropomorphique est certainement de prêter une figure humaine ou des qualités suprahumaines à un être suprême qui présiderait aux destinées de l’Univers; les trois grands courants religieux présents dans notre civilisation contemporaine nous en avertissent quotidiennement.
En contrepartie, pour résumer, nous voudrions donc prêter à l’Univers des qualités computationnelles propres au machines, projetant ainsi sur ses phénomènes naturels un fonctionnement similaire aux systèmes symboliques et mécaniques issus de l’inventivité humaine.
Ce chapitre est donc crucial dans la mesure où Lévy y démontre, infiniment mieux que je ne pourrais le faire ou le résumer, que cette manière de projeter la capacité de calculer à l’Univers peut nous conduire à une espèce d’impasse épistémologique en quelque sorte. Il nous oblige notamment à établir une distinction entre le déterminisme et la prédictibilité. Dans le premier cas, l’état d’un système à tout moment est déterminé, dans le second, il est possible d’établir avec certitude son évolution. Rappelons qu’un des concepts de base du calcul et de l’algorithme est la reproduction d’un résultat constant, l’introduction d’une donnée initiale dans un algorithme va toujours produire le même résultat, à chaque fois qu’on redémarre le calcul.
Pour en arriver à démontrer cette différence, il émet donc l’hypothèse que si deux univers parallèles et semblables se mettaient à évoluer différemment, c’est que les mêmes produiraient alors des effets différents; donc il n’y aurait pas de déterminisme absolu. Mais si au contraire nous vivions dans un univers totalement déterministe, nous ne pourrions prévoir plus ce qui arrive d’ailleurs, car il faudrait un connaissance infinie d’un ensemble infini de variables inaccessibles humainement. Donc, dans les faits, il nous est impossible de choisir avec certitude et de démontrer scientifiquement ni l’un ni l’autre. Selon lui, ni le déterminisme ni l’indéterminisme ne sont des propositions scientifiques.
Ce détour étant fait, il conclut alors que si l’on prétend qu’un système physique traite de l’information, un processus dont le siège est un calcul, on se range, qu’on le veuille ou non, sous la bannière métaphysique du déterminisme, car la machine à calcul – la machine de Turing – est déterministe par construction.
Ce chapitre pourrait donc nous servir d’avertissement et de préambule avant de sauter à pieds joints vers un modèle cosmologique tel que nous propose Seth Llloyd. Il y a immédiatement une barrière métaphysique, sinon épistémologique qui s’élève. Pour qui voudrait connaître tous les tenants et aboutissants de ce raisonnement, c’est une invitation à relire Lévy.
Rappelons qu’au moment de rédiger ce brillant essai, il ne voyait le modèle de la cosmologie quantique émerger de manière aussi évidente que ce paradigme proposé par Llloyd, 20 ans plus tard. En début de chapitre, rappelant que Stephen Wolfram, vu maintenant comme une autorité dans la nouvelle physique, affirmait qu’on «considère désormais les systèmes physiques comme des systèmes informatique traitant de l’information à la manière des ordinateurs», Lévy ne manque pas de souligner la marginalité de ce point de vue, tout en laissant entendre que la convergence numérique, pour utiliser un expression actualisée, pourrait favoriser l’émergence d’un tel point de vue. Et aujourd’hui, me voilà fasciné par ce nouveau paradigme !
Bienvenue à la Machine !
Dans cet agréable marathon estival de lecture, il est tout de même agréable de considérer qu’on peut se promener avec un petit bouquin audacieux dans son sac à dos, pour nous laisser bousculer intellectuellement. Et un autre plaisir, c’est de songer à mon attrait initial pour Programming the Universe de Seth Lloyd. Je me laisse souvent porter par mes intuitions, mes impressions, sans restriction formelle qui me serait imposée par un cadre académique, par exemple. La simple lecture d’un article en prenant mon café le matin et en lisant le New-York Times sur le Web, voilà ce qui me suffit. Ce grand quotidien est maintenant la page d’accueil de mon navigateur Web; ses grands titres de la section science sont toujours inspirants. En début d’avril, ce qui n’est pas loin en arrière, je fus donc séduit, une fois de plus faut-il l’avouer, par cette recension de la section Book Reviews. Mon attention fut d’abord attirée par le titre de l’article, Welcome to The Machine, évoquant pour moi cette enivrante oeuvre musicale de Pink Floyd. L’illustration accrocheuse de Boris Kulikov a aussi contribué à accrocher mon regard.
Mais je ne croyais pas à ce moment qu’autant d’efforts seraient nécessaires pour le comprendre, et encore moins devoir suivre un chemin alternatif avant de l’aborder sérieusement. L’ouvrage de Lévy tombe à pic; un autre ouvrage préparatoire me demandera sans doute une dose supplémentaire de patience : Decoding the Universe de Charles Seife. On ne peut pas aborder ces thèmes à la légère, semble-t-il, vaut mieux en être averti !
Voilà, dans ce sens, je suis passé à table, vous avouant candidement comment je me laisse séduire; je suis passé sous la table aussi en cette magnifique fin d’après-midi d’été, parce que je n’avais pas glissé de sandwich dans mon sac à dos. Je m’aperçois également que je dois faire table rase de bien des idées préconçues me traversant trop souvent l’esprit, notamment que ce genre d’ouvrage se lira dans un clin d’oeil ou sera facile à comprendre ! Le chemin à parcourir pour tenter de comprendre les enjeux véritables soulevés par ces essais, traitant de questions complexes qui ne cessent de me séduire pourtant, est toujours plus ardu que je l’estime initialement. Ma bibliothèque se remplit probablement plus vite que mon esprit, mais cet enthousiasme pour la curiosité ne semble pas diminuer au cours des années.
Enfin, cette question, calculons-nous mieux que l’Univers, reste toujours aussi présente dans mon horizon. Pendant que je tente de dénouer les nombreux fils de cet écheveau, l’ouvrage de Lévy ne cesse de me fasciner. Parfois, je voudrais immédiatement sauter à sa conclusion, le titre du dernier chapitre annonçant clairement la couleur : La mutation anthropologique. Il faut donc présager que ce chapitre est susceptible de me plaire, étant donné cette sensibilité tout à fait particulière à une discipline qui nous aide à démonter et à déconstruire nos perceptions.
Pour le moment, mon point de vue serait que l’Univers ne calcule pas, dans le sens où nous l’entendons, et que nous seuls calculons. Il reste donc à Charles Seiff et à Seth Llloyd de me convaincre du contraire ! Alors, nous pourrons peut-être enfin répondre à cette fameuse question, avec nuance espérons !
juillet 11, 2006 at 10:52
” Il faut mettre papiers sur table. ”
Xavier Sallantin
Que de lectures savantes vous nous suggérez Clodimedius !
La question ”Calculons-nous mieux que l’ Uni-vers ? ” fait faire du millage à beaucoup de monde j’en suis persuadée (en réflexion et en recherches).
Imaginez: nous les humains, en sommes rendus à prêter à l’Univers une pensée, une intelligence, un ordre ”calculé”.
Je sais que vous n’êtes pas à cours de lectures ces temps-ci, mais j’aimerais vous suggérer bien modestement (si la température vous retient à l’intérieur), de vous rendre sur le site suivant qui traite de sujets susceptibles de vous intéresser, entre autres d’une nouvelle lecture de l’Histoire de l’Univers:
http://perso.orange.fr/xavier.sallantin/caen.html
C’est drôle parce que l’auteur, M. Sallantin, termine sa présentation par ces mots: ”J’ai mis cartes sur tables, à vous de décider s’il convient ou non de m’égorger… ”
Les tables sont à l’honneur aujourd’hui…
Bonne continuation dans votre quête passionnante et continuez à bien profiter de notre bel été. Votre site est des plus intéressants, et je suis toujours l’une de vos lectrices assidûes.
juillet 11, 2006 at 11:10
Pour une suite logique des choses…
Revenant d’une longue randonnée sur les flancs du Mont-Royal, savourons maintenant PULSE.
Ce concert de Pink Floyd est enfin disponible sur DVD, depuis aujourd’hui!
Tentation soudaine d’aller au salon et sauter immédiatement au deuxième disque, qui commence par ce WELCOME TO THE MACHINE !
Je serai attentif aux paroles et j’y trouverai sûrement un propos intéressant à citer. Cette oeuvre a probablement beaucoup plus à dire qu’on imagine.
Un hymne à la cybernétique ou contre ?
Je ne sais, en ce moment, mais je vais sûrement suivre l’ordre des codes et des symboles pour tenter de cerner la perspective.
Intello dans Pink Floyd ?
Certes pas interdit si je puis me le permettre.
GROS MERCI pour ces salutations !!!
juillet 12, 2006 at 8:53
Çà m’a fait plaisir; et j’espère que votre dernière acquisition en dvd, ”Pulse” a été
à la hauteur de vos attentes.
J’ai bien hâte de lire vos commentaires.
Comme vous l’avez sans doute lu aujourd’hui, l’un des chanteurs de la première heure du groupe Pink Floyd, Syd Barrett, est décédé il y a quelques jours; sa mort survient dans la même semaine que le dvd est rendu maintenant disponible au Québec… Il y a de ces coincidences parfois!
L’on dit que l’ex-chanteur du groupe, Watters,
avait écrit à l’intention de son ancien compagnon (Barrett), ”Wish you were here”. Cette chanson est aussi le titre d’un album qui demeure selon plusieurs, l’une de leurs meilleures créations. Je pense que je vais succomber bientôt à la tentation de me le procurer. Bien non, je ne m’étais pas permis ce plaisir de faire l’acquisition d’un vinyle (jadis!)ou d’un cd, bien que je connais leur musique depuis belle lurette! C’était difficile de passer à côté lorsque mes frères l’écoutaient plus jeunes… et lorsque ma fille s’est mise en mode ”Pink Floyd”…
Si une musique sait rallier autant de gens de générations différentes autour d’elle, c’est qu’elle porte en elle la trace du génie humain.
Il y a quelque chose dans cette musique qui nous amène plus loin, même aujourd’hui, rien ne lui ressemble. Elle est singulière, voilà!
Est-ce aussi votre avis?