L’actualité n’a rien de rassurant depuis plus de quatre semaines, puisque nous en sommes au vingt-neuvième jour de chroniques sur le Proche-Orient en guerre, dans le journal La Presse. Les belligérents jouent dur. Même si c’est loin, il est difficile de ne pas se sentir concernés, encore plus de ne pas se sentir consternés. Si je pouvais trouver un seul moyen d’y échapper un peu. Ne pas ouvrir les journaux, ne pas synthoniser la télé, serait-ce réaliste ?

Il y a probablement beaucoup de personnes recourant à cette stratégie. Est-ce parce que nous nous sentons impuissants à intervenir sur une si triste réalité qu”il faut se boucher les yeux ?

Bien d’autres questions de la sorte pourraient s’aligner ainsi, puisqu’il n’est pas possible de détacher son regard du monde; forcés d’y adhérer en quelque sorte, un examen de conscience est souvent nécessaire. Vouloir se soustraire de l’Humanité pour éviter la souffrance est une espèce de fuite, mais jusqu’à quel point faut-il se plonger dans l’amertume ?

Impossible de mettre fin subitement à son abonnement à l’Humanité, ni de tirer irrémédiablement un trait sur ce que beaucoup d’entre nous tentent d’éviter. La guerre est un état de faits. Il suffit de constater comment toutes les manoeuvres diplomatiques qu’elle suscite conduisent malgré tout à une impasse difficile à résoudre, car les parties en cause se refusent bien souvent à cette chorogréaphie qu’on leur propose, une espèce de ballet entre Humains dans des espaces étatiques, avancant ou reculant sur des terres conquises ou à reconquérir. Ta terre, ton terrain, n’est pas ma terre ni mon terrain. Le ballet délicat et ambigu des frontières. Comme le titre si bien la Presse aujourd’hui, la diplomatie piétine, l’armée avance.

Malgré qu’on puisse s’attrister du tragique destin de l’Humanité, il est parfois possible de se réconcilier avec la beauté qui se cache aussi dans le coeur de l’existence, dans ces menus plaisirs qu’il ne faut pas oublier de mettre de côté… Il y a des signes de bonheur qui ne trompent pas, qui se manifestent dans des gestes simples et inattendus. Alors qu’il nous semble que ce monde est plongé dans la misère, on oublie parfois d’en observer la manifestation, parce qu’on se laisse trop facilement entraîner par le fil des événements.

Il y a quelques jours, j’ai été saisi d’un moment de grand ravissement au moment de gravir les marches du balcon. En jetant un coup d’oeil sur le petit jardin de fleurs de ma gentille voisine de palier, je constate que quelques fleurs, de magnifiques marguerites au pétale jaune vif encadrant un gros bouton brun, sont habillées d’un petit pansement patiemment enroulé autour de leur tige, sans que le motif apparent de cette douce médecine surgisse spontanément à l’esprit. C’est le lendemain, en croisant sur le balcon voisin cette sage dame prenant toujours soin des alentours, qu’elle m’explique que leur tige était cassée et qu’elle voulait favorier la guérison de cette petite fracture…

N’est-ce pas tout à fait merveilleux de constater avec quelle délicatesse une dame d’une grande bonté puisse ainsi traiter ses plantes ? Il y a de quoi verser une petite larme de joie, alors qu’on est inondé de nouvelles catastrophiques…

Dans le même ordre d’idées, le jeune épicer du voisinage, libanais de troisième génération d’une courtoisie sans précédent, ne se laisse pas prendre de court par une situation embarassante, alors qu’une cliente, au moment de quitter son établissement avec un petit sandwich roulé, lui demande une fourchette. Comme il ne dispose d’aucune réserve d’ustensiles de plastique, il ouvre le grand tiroir du buffet derrière son comptoir et en souriant, presque surpris lui même de son geste spontané, lui tend une belle fourchette argentée en lui disant : «Voilà, prenez, vous me la rapporterez» ! La stupéfaction initiale de la cliente fait place à un sourire illuminant son regard rempli de satisfaction.

Combien de gestes aimables, de sourires satisfaits, de vies paisibles en une journée, sur Terre ? Plus d’un milliard de Chinois et de Chinoises se sont réveillés aujourd’hui, par exemple, ont vaqué à leurs occupation et probablement passé un bonne journée. Nous n’en avons pas parlé. Combien de milliards d’autres Humains ont-ils ainsi traversé ce jour sans trop d’inconvénient ?

Comme le disait donc ma voisine hier, le mal fait beaucoup plus de bruit que le bien, ce qui n’est pas démuni de sens. Merci Laura, merci Aziz pour avoir apporté un peu plus de beauté et de paix dans ce Monde. Et vous, qu’avez-vous vu de beau aujourd’hui ?