S’éloigner de la rigueur des textes scientifiques permet de s’alléger l’esprit et de focaliser son attention vers d’autres sources de réflexion. En se tournant vers les oeuvres d’imagination des écrivains, des cinéastes ou des musiciens, il est possible de découvrir une facette cachée des sciences.

Les sciences de l’espace sont inspirantes, donnant naissance à des oeuvres originales où le sens de la curiosité et de l’investigation méthodique demeurent pourtant en toile de fond; c’est une autre manière de cultiver son émerveillement devant l’Univers.

Comme par magie, en fermant les volets du store du salon, on se retrouve avec plaisir plongé dans la pénombre, pour prendre un bain de photons de l’écran cathodique. On profite de la magie de notre siècle : microcuvettes, rayon laser et hop, on plonge dans l’univers cinématographique, en pressant sur quelques boutons. En s’improvisant une petite scéance de cinéma, quelques nostalgiques pensées peuvent traverser l’esprit.

Une fois plongé dans l’obscurité, alors que défile le générique, quelques moments suffisent pour retrouver le même enthousiasme que mon père éprouvait devant de nouvelles technologies audio-visuelles. Il n’aura pas eu ce plaisir de connaître les disques DVD ou la télévision haute définition; mais je le revois encore remonter le ressort de sa petite caméra Yashica utilisant de la pellicule 8 mm. Malgré ces souvenirs, il me fallut attendre son décès pour manipuler ce curieux appareil et comprendre son fonctionnement. Je m’étais toujours demandé pourquoi mon père allait se placer dans la pénombre, entre deux séquences, pour inverser les deux bobines et utiliser le film une seconde fois.

En allant porter ma première bobine au laboratoire je constatai qu’elle était plus large que celle dans les bobines du projecteur. C’était en réalité du film 16 mm., exposé une seule fois bien sûr, mais en deux lisières latérales parallèles. En inversant la bobine on exposait la seconde lisière qui défilait devant la glissière, mais tête bêche. Au développement, le laboratoire la scindait en deux. Ainsi deux lisières de 8 mm. de large étaient collées bout à bout, par épissure : un mystère de l’enfance s’évanouit, comme ce jour où on apprend que le Soleil ne fait pas le tour de l’horizon, mais que c’est la Terre qui est en orbite.

Ainsi s’évanouit petit à petit l’enfance; nos perceptions naïves sont graduellement remplacées par le raisonnement rationnel, arrachant au fil du temps un peu de magie à l’existence. Alors se dissout le mystère, au profit d’un univers où tout s’explique par le raisonnement.

Je me rappelle surtout qu’il fut un des premiers à pouvoir se vanter d’avoir un appareil stéréophonique, dans les années soixante. C’est une époque qui m’est chère, entre cette frousse d’une attaque pendant la guerre froide entre les États-Unis et la Russie – cette fameuse crise des missiles cubains – jusqu’à l’apogée de cette décennie, les premiers pas de l’Humain sur la lune, pendant la mission Apollo XI. Je passai aussi des pleurs de peur d’un enfant de moins de dix ans, effrayé par l’attaque des missiles, à l’adolescent de quatorze ans pleurant de joie au moment du grand pas pour l’Humanité.

Cela me rappelle aussi une adaptation, encore inédite, d’une conversation nocturne avec un ami, il y a quelques années : une nuit d’armes pourrait-on dire, où nous nous partagions de beaux souvenirs. Pourquoi ne pas les partager maintenant ?

NUIT D’ARMES
Souvenirs d’une enfance heureuse

Depuis cinq ans, Jean-Paul et André se répètent qu’ils se connaissent depuis un quart de siècle. À chaque fois qu’ils se revoient plane cette impression qu’ils n’en sont qu’au lendemain de la veille; une conversation, une seule, durant depuis ce matin où deux par deux, en rangs, ils franchissent pour la première fois la porte du vieux couvent de Notre-Dame-des-Appalaches. Première année. Leur amitié était l’histoire de deux lettres de l’alphabet se suivant sur le tableau noir de la classe. Liste des élèves, pour la rentrée, pour les présences. Lui un H; l’autre un J. 

« Jean-Paul Hubert?
— Présent!
— André Jalbert?
— Présent, madame! » 

Deux pupitres, deux chaises, côte à côte. Mais ce soir, deux amis, deux coussins, sur cette immense banquette longeant deux murs du salon, chez André. 

Les lueurs vacillantes des flammes du foyer dansent sur le plancher verni, au son des crépitements joyeux, étendant ce chaud spectacle jusque sous leurs pieds. Deux expressos brûlants, sur la grande table basse en granit, laissent échapper une légère brume s’entremêlant aux volutes bleues de leurs Gitanes; leur arôme corsé s’ajoute au parfum des bâtons d’encens embaumant la pièce immense. Le vaste espace du salon s’élève sous le toit cathédrale, incliné; comme une chapelle où leur amitié se célèbre dans l’enthousiasme de leurs conversation. Le temps se figera pour eux, pendant cette nuit s’annonçant comme un rendez-vous avec les rêves et les souvenirs d’enfance. Ils vogueront jusqu’au matin dans cette nef immobile. 

Une même passion les anime : les longues conversations. Encore plus ces longues veillées d’armes  se terminant lorsque pointe le jour, dans les grandes baies vitrées qui entourent la pièce. Jean-Paul, pour qui l’intérêt à propos des différentes théories sur la perception de l’Univers ne cesse de grandir, ainsi qu’André, sensible à ces mêmes interrogations, deviennent à certains moments deux interlocuteurs en dehors du temps. Le sujet les a toujours fasciné.

Après plusieurs années enfermé dans rédaction de son traité, Jean-Paul recherche constamment des approches alternatives ou des paradigmes explicatifs inhabituels; sa curiosité l’entraîne parfois des pistes inexplorées. Son ami de longue date n’hésite jamais à y aller de son cru en soulevant de nouvelles questions ou en apportant de subtiles distinctions. Remettant facilement tout en cause et confrontant au cours de la conversation chacune de leurs conceptions, leurs conclusions sont souvent des plus rafraîchissantes, surtout dans les domaines où les idées classiques de la philosophie constituent parfois une cage pour les esprits novateurs. Une fin de soirée si agréable ne doit-elle pas être ponctuée, à certains moments, d’idées fantaisistes, histoire de répandre quelques éclats de rire dans ce grand salon qui seraut autrement austère. 

Tana ManaSi certains préfèrent se déhancher dans les discothèques, sous les rampes stroboscopiques, leurs idées prendront parfois une teinte de samedi soir… même s’ils sont bien loin de la foule chamarrée. Pendant quelques instants de silence, s’imposant suite à une idée audacieuse ou impromptue, Ravi Shankar devient maître des lieux; juste assez longtemps pour que leurs esprits puissent s’ajuster au choc des points de vue inattendus. Le salon se remplit alors de multiples arpèges de cithare. Mais elle s’entremêlent agréablement aux cavalcades transparentes des synthétiseurs, dans une fusion inattendue entre l’Orient et de l’Occident. C’est un moment divin, éternel, impulsant à la conversation une vitalité nouvelle. Et voilà qu’elle reprend de plus belle. 

«  Incroyable, l’évolution de la technologie nous fait bénéficier d’une sonorité exceptionnelle. Tu te souviens, André, de l’époque où mon père avait acheté son premier appareil stéréophonique, dans les années soixante? Tu t’imagines qu’aujourd’hui, s’il vivait encore, il se serait sans doute précipité dans une boutique spécialisée pour être le premier du quartier, une fois de plus, à posséder un lecteur de disques compacts?

— Probablement! Je m’en rappelle encore, comme si c’était hier. On se rencontrait chez vous, le dimanche après-midi. Il nous faisait auditionner ses plus récents microsillons. Il se considérait comme un fanatique de la «vraie stéréophonie», nous disait-il. Bien calé dans son fauteuil, une cigarette toujours à portée de la main dans le gros cendrier au pied de fer forgé, on l’imaginait facilement éprouver un plaisir insensé, au moment où un défilé militaire passait dans les haut-parleurs du cabinet verni à porte battante. Tandis qu’à gauche on entendait l’arrivée des joueurs de cornemuse, à droite s’éloignait déjà le régiment qui venait de nous interpréter une marche de Sousa.  Bien sûr, on attendait avec impatience ce moment où quelques avions chasseurs venaient vrombir au dessus du défilé…

— Oui, mon père se levait parfois de son fauteuil, affichant un sourire moqueur, en exhalant habilement quelques ronds de fumée et, haussant le volume, devenait pendant quelques moments le maître des lieux. Heureusement que vous demeuriez dans une maison seule, sinon les pauvres voisins auraient bien eu du fil à retordre! Votre salon se métamorphosait pendant quelques instants en aéroport.

—  Et ta mère, à ce moment tant apprécié par ton père, riait dans la cuisine. À travers le grondement de la flotte aérienne, nous parvenait toujours son éternelle remarque : “Roméo, Roméo, mes verres de cristal vont y passer si tu continues encore!” Chaque fois. C’était sa scène de la comédie domestique. Des parents heureux qui s’amusaient, quoi!

— Quels souvenirs! Je me rappelle que ton père avait ses manies lui aussi! Il semblait bien s’amuser avec sa ciné caméra Pathé 16 millimètres. Lui, ce n’était pas la musique. C’était le cinéma amateur. Je me souviendrai toujours de cette fameuse séquence où on nous voit deux par deux, dans les rangs, avec nos casquettes, nos blazers bleus et nos sacs d’école sur le dos. C’était la rentrée.

— Et encore cet autre film aussi qu’il avait tourné et qui nous entraînait dans les soirées du carnaval de Notre-Dame-des-Appalaches. Des films muets, évidemment. Mais c’est sans doute ceux-là qui parlent le plus! Qui nous laissent imaginer…

— Incroyable! Ce serait formidable de les revoir. Le ronronnement du projecteur, le grand écran, le salon obscur. On était bien loin des vidéoclips et des caméras portatives d’aujourd’hui. Mais comme nos parents avaient un plaisir fou à s’amuser avec les gadgets de leur époque…

— Sûrement. C’est agréable de se raconter tous ces souvenirs. Comme on dit souvent, une vieille formule usée, c’était le bon vieux temps! » 

Après un long soupir, Jean-Paul et André se regardent un instant et répètent ensemble : «Oui! C’était le bon vieux temps!» Ils se mettent à rire, comme des enfants, quelques larmes humectant le rebord de l’oeil.

« Tiens, tiens, alors une autre Gitane, mon cher André?
— Pourquoi pas? Nos souvenirs vont être enfumés!
— Oui, c’est vrai. Le bon vieux temps. Et on pourrait peut-être aller donner un petit coup sur la machine à café? » 

Nos deux amis se dirigent à la cuisine, sans interrompre leur conversation qui était aussi dense que le café qui s’échappait goutte à goutte sous la pression de la vapeur. Non seulement étaient-ils au royaume des souvenirs, mais aussi dans celui de la nicotine et de la caféine.

LA FACE CACHÉE DE LA LUNE
Robert Lepage

Face cachéeOn comprendra mainteant que tout ce qui concerne les voyages à la lune me fascine, mais pas autant que le jeune Philippe, l’aîné d’une famille de deux enfants, qui nous entraîne dans sa quête personnelle le menant à conduire une thèse de doctorat sur une scientifique russe, Konstantin Tsiolkovsky. Le film La face cachée de la lune est un film extraordinaire, classé dans les 10 meilleurs films canadiens de 2003.  À chaque fois que je le revois, il me plonge dans un état émotif difficilement descriptible, puisque je partage avec le héros du film des traits commun, des rêves qui se réalisent ou des rêves brisés, des projets insensés ou farfelus.

Ce film est d’une qualité exceptionnelle, lui méritant d’être au rang du cinéma répertoire. Au niveau des métaphores visuelles, des transitions habiles entre différentes séquences, des transpositions adroites entre des sujets, peu de films sont aussi bien construits. On se retrouve en maints lieux, les retours au passé sont introduits subtilement. Mais il nous entraîne surtout dans une grande quête de sens, dans une réflexion profonde sur les rendez-vous ratés de notre vie, pas seulement avec les autres, pas seulement avec les événements, mais surtout sur ceux avec nous-mêmes, parce que nous négligeons trop souvent d’aller au bout de nos idées.

On le voit bien que le jeune Philippe tente toujours d’aller au bout des siennes, malgré qu’il se bute à l’incompréhension de son entourage. Sa thèse de doctorat nous confronte aux motifs sous-jacents à la recherche scientifique; il est impossible d’être indifférent à cette aventure dans laquelle il s’engage. C’est l’aventure de toute une vie. À travers une succession d’échecs peut se présenter parfois une brillante victoire. Mais dans son cas, il percera là où il ne s’y attendait pas, comme un retournement soudain de son destin. Le narcissisme évoqué par cet étudiant dans sa soutenance de thèse le conduira pourtant à chercher le chemin de la réconciliation. Même en s’interrogeant sur l’amertume, qui se pose comme obstacle dans la communication avec les autres, Philippe arrivera-t-il enfin à se sortir de cet isolement et à se réconcilier avec sa propre face cachée ?

C’est une des nombreuses questions qui peuvent se poser, selon l’état d’esprit dans lequel on se trouve en regardant ce film. Comme la science, il nous offre plusieurs niveaux de lecture et ne dévoile pas tous ses secrets lors d’un premier visionnement. C’est probablement pour cela qu’il est possible de revoir ce film avec de nouveaux yeux, chaque fois qu’on s’y plonge.

Aujourd’hui, en écrivant de plus en plus sur la cosmologie, je me sens un peu comme le jeune Philippe qui regarde les vêtements tourner dans le séchoir, à la buanderie, alors qu’il s’imagine plongé dans l’espace intersidéral; à ma façon, je regarde mes souvenirs d’enfance alignés dans ma bibliothèque, quelques artéfacts qui subsistent de mon enfance parfois brumeuse. Comme  cela remue profondément mes émotions !

ENCYCLOPÉDIE DE LA JEUNESSE
Une jeunesse dans l’encyclopédie

Est-ce une inutile nostalgie de mettre ainsi en scène des témoins de son enfance demeurent silencieusement abrités dans sa bibliothèque personnelle ? Cette question est probablement plus émotive que rationnelle. Elle soulève d’autres questions sur le sens de l’existence, sur l’origine de mes passions et sur ces rêves que je n’ai pas encore réalisés. Le film de Lepage a cet effet sur moi. Ici, dans ce laboratoire d’écriture, je crois toujours que c’est le second côté d’une médaille. Le blogue principal tente de présenter des articles rédigés avec attention, ce qui absorbe une partie agréable de mes temps libres. Le labo est plutôt un lieu d’expression spontané, une table d’assemblage de différents morceaux d’un grand casse-tête, car je cherche encore par quel moyen partager ma passion et ma curiosité. C’est un journal personnel, c’est peut-être ici justement le véritable blogue, même si je considère qu’il est le blogue secondaire.

Mais il n’y a pas que le film de Robert Lepage qui suscite chez moi de telles émotions. Un autre film aussi me fait rêver, cette fois-ci parce qu’un père décide d’entraîner son fils dans un voyage vers un cratère du Colorado, pendant qu’une des missions Apollo conduira des astronautes sur la Lune.

PONTIAC MOON
Peter Madak

La plupart des enfants aiment partir en voyage avec leurs parents, et quand ce voyage prend la forme d’une expédition vers l’inconnu, pour faire découvrir de nouveaux horizons, c’est toujours un défi pour l’imagination. Le film Pontiac Moon nous propose un tel itinéraire, avec des moments vraiments magiques. Un père improvise pour son fils une mission tout à fait extraordinaire, en partant du fait que l’odomètre de sa vieille bagnole est près d’atteindre la même distance que celle entre la Terre et la Lune. Pendant que tous les habitants de la Terre ont les yeux rivés sur la télévision, attendant les premiers pas de l’Humain sur la Lune, il continue de rafistoler sa veille bagnole avec soin.  Mais la mère n’a pas quitté la maison depuis sept ans, souffrant de malaises devant les grands espaces. Cet juxtaposition d’événements permet de raconter l’histoire d’un jeune garçon de onze ans ne sera pas prêt d’oublier.

Mail il y a aussi un élément troublant pour moi dans ce film, qui me bouleverse à chaque fois que je le vois. Alors que j’avais cet âge, mon père m’avait offert en cadeau une magnifique réplique de la fusée Saturne V, une modèle miniature à assembler qui était une maquette à une échelle détaillée, qui devait au moins avoir un mètre de haut. Quelques années plus tard, dans une rage adolescente, après une altercation avec mes parents, je la détruisis, leur disant que désormais, il n’y aurait plus d’aimants à poussière dans ma minuscule chambre. Près de quarante ans après cet incident, et plus particulièrement en voyant ce film où le jeune homme en a une dans sa chambre, semblable à celle que je possédais, une émotion toute particulière m’envahit. Il me reste peu de souvenirs de mon enfance, cette encyclopédie de ma jeunesse – lapsus – de la jeunesse est une des dernières traces de cette époque.

La nostalgie de l’enfance qui nous revient dans la cinquantaine, étrange. C’est une nostalgie des commencements, mais pas de l’Univers cette fois. C’est celle de l’Humain qui se cache parfois derrière ce mur de livres. Cela répondrait bien à la question piège d’un ami, qu’il m’avait posée suite à un de mes tyrades introspectives. Qui se cache derrière ce blogue, pourrait-on dire… la question se pose, même pour moi !

Seconde édition : 2006-11-19